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Enquête · Médicaments & souveraineté

La France sous perfusion

La boîte est française, la molécule vient d'Asie. Derrière chaque pénurie de médicament se cache une dépendance industrielle qu'on ne lit jamais sur l'ordonnance — et qui, elle, ne cesse de grandir.

21 juillet 2026 9 min de lectureEnquête chiffrée

On croit que le médicament est un produit local : une pharmacie au coin de la rue, un laboratoire au nom familier, un remboursement par la Sécu. Mais la matière première — le principe actif, la molécule qui soigne — est le plus souvent fabriquée à l'autre bout du monde, en Inde et en Chine. Cette dépendance, invisible sur la boîte et absente de la notice, explique en partie l'explosion des pénuries. Nous ne pouvons pas vous dire où est fabriqué chaque médicament — cette donnée n'est pas publique. Mais nous pouvons faire une chose que personne ne fait : vous montrer, produit par produit et à jour, lesquels manquent aujourd'hui dans les officines françaises.

La thèse

La France a délocalisé la fabrication de ses molécules : ~80 % des principes actifs consommés en Europe sont produits hors d'Europe, contre ~20 % il y a trente ans (Académie nationale de Pharmacie, Sénat). Cette dépendance nourrit une explosion des pénuries — les signalements de ruptures ont été multipliés par plus de dix en moins de dix ans (ANSM). Ce n'est plus un risque théorique : à l'instant où nous écrivons, notre base recense 373 médicaments courants signalés en rupture ou tension.

La contre-enquête

Mais délocaliser n'est pas capituler : produire en Asie a rendu les génériques abordables, et une part de la dépendance est le prix d'un système qui a voulu des médicaments bon marché ; toutes les pénuries ne viennent pas d'Asie (elles tiennent aussi à des défauts qualité, des pics de demande, des retraits de lots) ; et l'Europe a commencé à réagir (liste des médicaments critiques, Critical Medicines Act, relocalisations). La dépendance est réelle — l'impuissance, moins qu'on ne le dit.

Le scoop de l'enquête
373 médicaments courants en rupture ou tension — dont certains depuis 2014

Parmi les quelque 10 000 médicaments remboursables que nous suivons, 373 sont aujourd'hui signalés par l'ANSM en rupture de stock ou en tension d'approvisionnement (33 ruptures, 340 tensions). Le plus ancien signalement encore actif de notre base — CLAVENTIN — remonte à 2014. Une pénurie qui dure une décennie n'est plus un accident : c'est un état de fait.

I

Le médicament fantôme

La boîte porte un nom français, un remboursement français, un prix français. La molécule, elle, a fait le tour du monde avant d'arriver dans votre pharmacie.

373
médicaments courants en rupture ou tension
à jour au 18 août 2026 · source ANSM (BDPM)
33
en rupture de stock
stock épuisé, pas seulement contingenté
depuis 2014
le plus ancien signalement encore actif
CLAVENTIN

Compteur mis à jour automatiquement à chaque rafraîchissement de notre base de médicaments (dernière : 18 août 2026), d'après les signalements officiels de l'ANSM.

Regardez la boîte posée sur la table de nuit. Le nom vous est familier, le laboratoire aussi, la vignette de la Sécu vous rassure. Tout, dans ce petit carton, dit « produit chez nous ». Tout, sauf l'essentiel : la molécule qui vous soigne.

Le principe actif — la substance qui agit — est, pour l'immense majorité des médicaments courants, fabriqué loin d'ici. En Inde, en Chine, parfois dans une poignée d'usines qui approvisionnent la planète entière. La France, elle, réalise souvent la dernière étape : la mise en comprimé, le conditionnement, l'étiquette. Le geste visible. Pas la chimie.

Cette dépendance ne se lit nulle part. Ni sur la boîte, ni sur la notice, ni dans le prix. Elle est pourtant l'une des grandes vulnérabilités du pays — et la cause profonde d'un phénomène que, cette fois, vous voyez bien : les rayons vides, le pharmacien qui n'a plus votre traitement, l'ordonnance qu'il faut refaire.

La dépendance, en trois chiffres
Principes actifs fabriqués hors d'Europe
≈ 80 %
contre ~20 % il y a 30 ans — Académie nationale de Pharmacie, repris par le Sénat
Signalements de ruptures / risques de rupture
×10
en moins de dix ans — ANSM, bilans annuels des MITM
Médicaments jugés « critiques » par l'UE
200+
liste des médicaments critiques de l'Union — Commission européenne / EMA (2023-2024)
Trois chiffres pour prendre la mesure de la dépendance. Chacun est attribué à sa source officielle — ce sont des ordres de grandeur d'industrie, pas des données par médicament.
Méthode
Ce que nous pouvons dire — et ce que nous ne pouvons pas

Le pays de fabrication d'un médicament donné n'existe pas en donnée publique : nous n'écrirons jamais « fabriqué en Inde » sur une fiche. La dépendance se raconte au niveau de l'industrie (chiffres agrégés, sourcés). Ce que nous pouvons établir produit par produit, en revanche, c'est ce qui manque aujourd'hui — grâce aux signalements officiels de l'ANSM.

II

La bascule

En trente ans, la fabrication des molécules a quitté l'Europe. Un choix économique, répété médicament après médicament, jusqu'à devenir irréversible.

Il y a une génération, l'Europe fabriquait l'essentiel de ses principes actifs. Aujourd'hui, environ 80 % sont produits hors d'Europe, contre à peu près 20 % il y a trente ans — le chiffre est de l'Académie nationale de Pharmacie, repris par la commission d'enquête du Sénat sur les pénuries. En une génération, le rapport s'est inversé.

La mécanique n'a rien de mystérieux. Fabriquer une molécule coûte cher : chimie lourde, normes environnementales, main-d'œuvre. Produire en Asie coûtait moins. Laboratoire après laboratoire, molécule après molécule — surtout les vieux génériques, peu rentables — la production a migré vers quelques grands sites indiens et chinois. Chaque décision était rationnelle. Leur somme a créé une dépendance.

« Nous avons voulu des médicaments bon marché. Nous avons obtenu des médicaments lointains. C'est la même décision, vue trente ans plus tard. »

Le résultat, c'est une chaîne longue et concentrée : pour certaines molécules, un seul site au monde fabrique le principe actif. Une inondation, un contrôle qualité, une décision politique à l'autre bout de la planète, et c'est toute l'Europe qui se retrouve à sec. La robustesse a été échangée contre le prix.

En clair · « Principe actif », en clair

C'est la substance qui soigne — le paracétamol dans le Doliprane, l'amoxicilline dans l'antibiotique. Le reste du comprimé (excipients, enrobage) ne fait que la transporter. Fabriquer le principe actif, c'est le cœur industriel du médicament ; le reste, la mise en forme, est plus simple à relocaliser. La dépendance porte sur le cœur.

III

Le prix de la dépendance

Une chaîne longue et fragile finit toujours par casser quelque part. En France, elle casse de plus en plus souvent.

Quand la fabrication est lointaine et concentrée, le moindre accident se propage jusqu'à l'officine. C'est exactement ce que montrent les chiffres de l'ANSM, l'agence du médicament : les signalements de ruptures et de risques de rupture de médicaments essentiels ont été multipliés par plus de dix en moins de dix ans. Ce qui était un incident rare est devenu un bruit de fond permanent.

Ce n'est plus une abstraction. Voici, à l'instant où vous lisez ces lignes, l'état de notre base de médicaments remboursables — celle qui alimente nos fiches de prix et de remboursement.

Médicaments courants signalés indisponibles, aujourd'huimédicaments
Tension d'approvisionnement340 références
Rupture de stock33 références

État instantané de notre base de médicaments remboursables (≈ 10 000 références tarifées), d'après les signalements officiels de l'ANSM (fichier BDPM des disponibilités). Chaque référence renvoie à sa fiche et à son avis ANSM daté.

373 médicaments courants signalés indisponibles dans notre base à jour. La tension (approvisionnement fragile) précède souvent la rupture (stock épuisé).
Le scoop
Le fait qui dérange

Certaines pénuries ne durent pas des semaines, mais des années. Le plus ancien signalement encore actif de notre base remonte à 2014 — CLAVENTIN. Une indisponibilité qui traverse les années n'est plus un aléa logistique : c'est le symptôme d'une molécule qu'on ne sait plus produire de façon fiable.

Les classes les plus touchées ne sont pas les plus rares : anti-infectieux (antibiotiques), médicaments du cœur et du système nerveux figurent en tête des tensions recensées par l'ANSM et le Sénat. Autrement dit, le socle du soin courant — celui dont tout le monde a besoin un jour.

IV

Ça se voit sur votre ordonnance

La dépendance industrielle est abstraite. Les médicaments qui manquent, non. En voici, nommés, avec leur fiche.

On imagine les pénuries réservées à des traitements de pointe, hospitaliers, confidentiels. La réalité est plus banale — et plus inquiétante. Ce sont des médicaments que des millions de Français prennent : un anticoagulant du cœur, un diurétique, un traitement de la goutte, de l'aspirine à petite dose.

Ce ne sont pas des molécules exotiques
Quatre exemples tirés de notre base, à jour et vérifiables — chacun renvoie à sa fiche et à l'avis daté de l'ANSM.

Ces noms ne sont pas choisis pour effrayer : ils sortent mécaniquement de la donnée officielle, filtrés sur les molécules du quotidien. Derrière chacun, une fiche FranceMetrics indique le prix, le reste à charge, la substance active — et désormais, le statut de disponibilité et le lien vers l'avis de l'ANSM. La dépendance devient concrète quand elle porte le nom du médicament posé sur votre table.

Attention
Ce que cette enquête n'est pas

Ce n'est pas un conseil médical. Un signalement de tension ne veut pas dire « arrêtez votre traitement » : dans la plupart des cas, une alternative ou un équivalent existe, et c'est au pharmacien et au médecin d'en décider. Si votre médicament manque, parlez-leur — ne changez rien seul.

V

Ce qui se joue

La dépendance n'est pas une fatalité. Encore faut-il en payer le prix — celui, précisément, qu'on avait voulu éviter.

Faut-il en conclure que tout est perdu, que l'Asie tient la France à la gorge ? Non — et l'honnêteté commande de le dire. Délocaliser a eu une contrepartie réelle : des génériques bon marché, accessibles à tous, remboursés. Une partie de notre dépendance est le revers d'un système qui a réussi à faire baisser le prix des médicaments. On ne peut pas vouloir le prix le plus bas et la production la plus proche en même temps.

  1. 1Toutes les ruptures ne viennent pas d'Asie. Un défaut qualité sur un lot, un pic de demande (une épidémie), un retrait volontaire : les causes sont multiples. La dépendance géographique aggrave le risque, elle n'explique pas tout.
  2. 2L'Europe a commencé à réagir. L'Union a publié une liste des médicaments critiques (Commission européenne / EMA) et prépare un Critical Medicines Act pour sécuriser et relocaliser la production des molécules essentielles. Des relocalisations d'usines de principes actifs sont engagées en France.
  3. 3Relocaliser a un coût. Reconstruire une chimie de principes actifs, c'est du temps, des investissements, et des médicaments qui coûteront plus cher. La souveraineté sanitaire n'est pas gratuite — c'est un choix collectif assumé, pas un slogan.

Le vrai sujet n'est donc pas de désigner un coupable étranger, mais de décider ce que nous sommes prêts à payer pour ne plus manquer. C'est un arbitrage politique, pas une fatalité géographique. En attendant qu'il soit tranché, une seule chose est certaine : la liste des médicaments qui manquent, elle, continue de s'allonger.

« La question n'est plus « qui fabrique nos médicaments ? », mais « combien sommes-nous prêts à payer pour les fabriquer de nouveau ? ». »

Pour tout comprendre

Les mots de l'enquête

Principe actif (API)
La substance qui soigne dans un médicament (le paracétamol, l'amoxicilline…). Son cœur industriel — le reste du comprimé n'est qu'un support. C'est sa fabrication qui a massivement quitté l'Europe.
Rupture vs tension
Une « tension d'approvisionnement » signale un stock fragile, une distribution contingentée ; une « rupture de stock » signale l'épuisement. La tension précède souvent la rupture. Les deux sont recensées par l'ANSM.
MITM
« Médicament d'intérêt thérapeutique majeur » : ceux dont l'absence met en jeu le pronostic vital ou la perte de chance pour les patients. L'ANSM suit en priorité leurs ruptures.
Médicament critique (UE)
Molécule jugée essentielle et à risque de pénurie par l'Union européenne. La liste (Commission / EMA) sert de base à la politique de sécurisation et de relocalisation.
La méthode

La triangulation des données

Chaque affirmation de cette enquête est recoupée sur trois plans : notre donnée interne, une étude externe indépendante, et la littérature académique de cadrage. Rien ne repose sur une source unique.

La questionNotre donnéeL'étude externeLa référence académique
La France dépend-elle vraiment de l'étranger pour ses molécules ?Notre base ne mesure pas l'origine (donnée non publique) : elle mesure le symptôme — 373 médicaments courants en rupture/tension à jour.Académie nationale de Pharmacie / Sénat : ~80 % des principes actifs consommés en Europe fabriqués hors d'Europe (vs ~20 % il y a 30 ans).Commission d'enquête du Sénat sur la pénurie de médicaments (rapport 2023) ; rapports de l'Académie nationale de Pharmacie.
Les pénuries augmentent-elles réellement ?État instantané vérifiable : 33 ruptures et 340 tensions dans notre base de médicaments remboursables (signalements ANSM via BDPM).ANSM : signalements de ruptures et risques de rupture de MITM multipliés par plus de dix en moins de dix ans.Bilans annuels de l'ANSM ; feuille de route ministérielle de lutte contre les pénuries.
L'Europe agit-elle ?Maillage : chaque médicament en tension de notre base renvoie à sa fiche et à l'avis daté de l'ANSM.Commission européenne / EMA : liste des médicaments critiques de l'Union (2023-2024) ; proposition de Critical Medicines Act.Documents de la Commission européenne et de l'EMA sur la sécurité d'approvisionnement.

Les garde-fous de l'enquête

  • Le pays de fabrication d'un médicament donné n'est PAS une donnée publique : cette enquête ne l'affiche jamais et ne le déduit jamais. La dépendance est établie au niveau macro (industrie), pas par produit.
  • Nos comptes de rupture/tension portent sur notre base de médicaments remboursables tarifés (≈ 10 000 références) : ils reflètent les signalements ANSM que nous suivons, pas l'intégralité du répertoire national.
  • Le chiffre de ~80 % de principes actifs hors d'Europe est un ordre de grandeur d'industrie (Académie de Pharmacie / Sénat), pas une mesure par médicament.
  • Un signalement de tension n'implique aucune conseil de substitution : c'est une information industrielle et logistique, pas médicale. Toute décision de traitement relève du médecin et du pharmacien.
  • Les statuts et dates de disponibilité proviennent du fichier officiel BDPM (source ANSM), rafraîchi périodiquement : ils décrivent l'état à la dernière mise à jour, pas en temps réel.

Les sources

Refaites les calculs de l'enquête

Faites tourner l'enquête

« 373 médicaments courants en rupture ou tension — dont certains depuis 2014 »

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Enquête produite par la rédaction FranceMetrics à partir de données publiques et de moteurs de calcul ouverts. Les chiffres cités sont reproductibles avec nos simulateurs. Contenu informatif — ni conseil en investissement, ni recommandation personnalisée.

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